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mercredi 6 mai 2015

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Sous surveillance ? Sans doute, et depuis longtemps



Enorme angoisse citoyenne cette semaine avec l’adoption, lors du vote solennel du 5 mai, par 438 voix contre 86, de la fameuse Loi Renseignement qui a fait couler tant de pixels. Malgré le suicide héroïque d’Europe-Ecologie et des députés communistes, nous serons, c’est un fait, épiés par le méchant Cazeneuve et ses sbires que notre vie privée captive.
Je tiens tout d’abord à noter que pour un projet élaboré dans l’indifférence la plus totale, la loi Renseignement a suscité un nombre très conséquent de réactions ; plus, en tout cas, que la sinistre affaire de Garissa, disparue en deux jours des fils Facebook, ou le xième naufrage de migrants en Méditerranée. (En même, qu’est-ce qu’ils faisaient là, aussi.)
Si j’ai bien retenu les arguments-phares des opposants à la loi, l’initiative du gouvernement aboutirait purement et simplement au basculement dans notre pays dans un état semi-dictatorial façon Cambodge de Pol Pot ou Truman Show. Enfin, pas tout à fait : même si la loi est liberticide, elle est portée par un gouvernement élu et votée par des parlementaires dont, a priori, on n’a pas kidnappé les conjoints et les animaux de compagnie, tempère Thierry Lévy, avocat opposé au projet. Mais bon, j’ai envie de dire qu’en 33 les gens aussi ont voté pour Hitler.


Image trouvée sur un magnifique blog, Chaos contrôlé

Maintenant que nous y sommes, il est probable que, comme l’annoncent les prophètes de malheur, nous allons modeler nos comportements individuels en fonction de cette crainte d’être épiés, et intérioriser l’espionnage étatique. Je m’apprête donc à frémir à l’idée que le gouvernement, ce fourbe, découvre le nombre d’occurrences du mot « félin » dans mon historique de navigation et des recherches aussi baroques et compromettantes que Benoît Hamon a-t-il validé sa licence d’histoire ? ou Faut-il espérer un retour en politique d’Eaque et Rhadamante ?
Pour le dire clairement, je ne suis pas très préoccupée par cette loi théoriquement infamante, dont l’effet le plus direct sera de filer les chocottes à tous mes élèves qui tapent djihad+le-mée-sur-seine dans leur moteur de recherche au lieu de rédiger leur dissertation sur les figures féminines chez Flaubert. (Il est probable d’ailleurs que les seuls suspects effectivement appréhendables par le biais de cette loi soient des mômes de 15 ans.)
Je suis beaucoup plus préoccupée quand je constate l’ampleur du pillage de données personnelles auquel se livrent des entités aussi sympathiques que Google et Facebook, qui, pour le coup, n’ont été légitimement élues par personne.
Je suppose que tout le monde est au courant de la teneur du phénomène, mais vu que je ne vois jamais personne s’enflammer, ni poster de petite bande-dessinée rigoler avec Mark Zuckerberg épiant les gens dans leur salle de bain ni personne, d’ailleurs, éliminer les informations trop sensibles qui viendraient à s’accumuler, je me permettrai de rappeler quelques évidences.
Nous sommes déjà, et à un degré que nous ne percevons pas toujours clairement, sous surveillance. Si la régulation européenne en terme de confidentialité des données privées est très protectrice, il n’en va pas de même de la régulation américaine ; or, et je le regrette, peu de gens consacrent une attention aussi intense au réseau social captivant qu’est Copainsdavant.com qu’à Facebook, qui est implanté en Californie.
Le business model de Facebook n’est pourtant pas bien compliqué : l’internaute génère en permanence de l’information, qui, dès lors, qu’elle est publiée, ne lui appartient plus (à l’exception notable des photos, mais le site a bien tenté le coup, et reculé devant le tollé). La valeur de ces données, généreusement monnayées auprès de partenaires commerciaux, est désormais estimée à 600€ pour un citoyen européen. 600€, ça n’est pas très cher pour élaborer une stratégie marketing : nos données personnelles (données personnelles, cela implique bien sûr le nom, la date et le lieu de naissance, la situation matrimoniale, des informations somme toutes assez peu sensibles) se retrouvent donc, en moyenne, dans 400 fichiers.

Ces informations viennent d'un article des Echos, La ruée vers l'or des données personnelles.

Bien évidemment, il suffit d’avoir émis une fois une information pour qu’elle soit enregistrée : l’argument fallacieux, et de toute façon inopérant, selon lequel il suffirait de désactiver son profil ne tient pas la route. Facebook a d’ailleurs investi 1 milliard d’euros dans la construction de serveurs destinés à stocker toutes ces données. Je suppose qu’il ne le fait pas par souci de redynamiser des communes rurales.



Et s’il n’y avait que Facebook… Pour avoir manipulé une ou deux fois l’outil AdWords de Google, qui permet à l’utilisateur moyen – et aux entreprises, essentiellement – de cibler leurs publicités en ligne, je vois bien la manière dont le géant d’internet se sert de nos données. L’argument est là aussi imparable : l’internaute n’a qu’à faire le tri dans ses cookies. Parce que l’internaute, voyez-vous, est rentier et passe sa journée à contrôler le taux de pillage de ses données persos sur ses six objets connectés. Il en a de la chance, l’internaute.
En réalité, éviter ou minimiser cette surveillance demande une vigilance de tous les instants : contrôler les publications faites en notre nom, limiter la convergence de données à caractère sensible (la liaison systématique du nom véritable et de la photo, par exemple), nettoyer notre historique et nos cookies, cocher la petite case, là, tout en bas du formulaire d’acceptation des conditions, qui précise que nous refusons que nos données soient utilisées à des fins commerciales… (la loi européenne rend cette démarche obligatoire, y compris pour les sites américains accueillant des clients européens. Mais qui le fait ?)


Vieille femme lisant, Gerrit Dou

Le problème, c’est que cette surveillance n’est en rien bienveillante, mais qu’elle se dissimule sous les oripeaux de la modernité. Quand mon téléphone m’informe, avant même que je le sache, que mon avion atterrira à telle heure, que je suis déjà passée dans tel endroit, que je peux communiquer en telle langue avec le serveur (il suffit d’une connexion wifi pour qu’il comprenne que je suis au restaurant) et que la lecture de tel article pourrait m’intéresser, j’éprouve un vague malaise. Difficile d’endiguer le phénomène…
Comme dans le cas de la loi Renseignement, les géants américains de l’internet sont tenus de donner des garanties en matière de confidentialité des données. Facebook assure y consacrer 10% des ressources de ses data centers. Mais si je veux bien faire confiance à l’Etat français, qui incarne un principe vénérable, et qui, pour l’instant, est quand même assez peu doué pour se faire de l’argent sur mon dos, je ne fais pas, mais alors pas du tout confiance à Google.

Image de couverture tirée du film Le 4e protocole


mardi 28 avril 2015

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Oui, la République française veut encore dire quelque chose



En ce vendredi du mois d’avril, je suis pour quelques jours à Istanbul, avant de partir randonner en Asie mineure. C’est l’occasion de revoir quelques amis et de prendre la température dans cette mégalopole délirante (17 millions d’habitants et toujours aucun plan d’urbanisme) où je reviens tous les deux ans.
Mes amis sont, pour la plupart, francophones. Ils ont fait leurs études dans les lycées privés d’Istanbul où l’on apprend le français dès le 6; et l’on ne plaisante pas avec la discipline : interdiction de s’exprimer en turc pendant les heures de classe, apprentissage par cœur de chansons, de poèmes, de textes littéraires ; en bref, ils connaissent mieux le folklore français que moi-même, qui ait suivi tout mon cursus en France.
Certains d’entre eux sont ensuite venus étudier à Paris, ou à Marseille, ont obtenu leurs diplômes dans des universités françaises, puis sont revenus travailler et vivre en Turquie. Impossible maintenant de rendre visite au pays qui les a formés : on ne délivre les visas qu’au compte-gouttes. Peur de voir revenir ces jeunes dans notre pays rongé par la peur du chômage ?
Ce qui me frappe, c’est que malgré cette ingratitude pathétique de la République envers les plus brillants représentants du rayonnement culturel à la française, l’idée de la France leur dise toujours quelque chose. Pas parce qu’on y mange bien ou qu’ils y ont passé de belles années d’étudiants à hanter les crêperies du Quartier Latin. Non : parce que pour eux, la France signifie encore quelque chose.
Pour quelques pays qui se sont laissé enjôler par le mirage français, notre pays évoque toujours les valeurs universelles héritées des Lumières : tolérance, égalité, promotion du mérite individuel. Des valeurs que nous avons exportées, de manière parfois fallacieuse,  et qui continuent à faire rêver quelques égarés admirateurs de Voltaire et de Montesquieu.
Très évidemment, la France a perdu de sa vocation missionnaire, et ce n’est pas forcément pour le pire : trois continents nous remercient de les avoir finalement laissés en paix. Mais au passage, les valeurs universelles ont un peu souffert. La France s’entête à devenir un pays de ploucs vieillissants, terrorisés par l’avenir, et persuadés que toute valeur transcendante (religieuse ou pas) entraîne infailliblement dans son sillage une série de calamités.
Pour peu qu’une institution s’attelle à redonner un peu de lustre à cette vocation pionnière, tout le monde fustige son idéologie désuète ou ses intentions cachées : l’armée s’engage dans des opérations de police en Afrique contre des bandits de grand chemin ? C’est qu’elle est islamophobe ! l’Ecole tente de faire valoir les principes fondamentaux de la citoyenneté ? Elle bride les consciences et les cultures des élèves !
Cette France ne fait pas rêver grand-monde. À vrai dire, elle a peur, et surtout, elle déçoit. Comment expliquer à mes amis turcs, en confrontation quotidienne avec la stupidité des injonctions islamistes du parti au pouvoir, que le port du voile à l’université est une liberté fondamentale ? que la laïcité, au lieu d’être un gage de progrès et de neutralité, se veut de plus en plus « inclusive » ?
Quand je m’effare de l’effondrement du pacte républicain, qui m’affecte moi tous les jours, je pense aussi à ceux qui ont parié sur la France parce qu’elle représentait un idéal. Et il me semble que nous avons une responsabilité vis-à-vis de ces gens-là.
Je pense au passage au livre de Bernard Maris qui va sortir ces jours-ci, et dont Marianne a donné des extraits dans son édition de la semaine dernière[1]. L’économiste assassiné le 7 janvier (et qui n’a pu terminer son ouvrage) y dénonce la morosité continue de nos concitoyens et appelle à croire encore en une République que tous, journalistes, politologues, et in fine électeurs, veulent voir morte et enterrée : « Car voici le paradoxe des paradoxes : cette France de la diversité rêve, depuis fort longtemps, au moins depuis les Lumières, d’un homme universel, d’un homme unique. La nation la moins homogène a dû penser le plus impensable, l’homme qui naît libre et égal. Immensément fière de sa découverte, elle a tenté de l’imposer au monde, à tout le moins à l’Europe. Sans succès. » Il n’est peut-être pas trop tard…



[1] N°939, 17-23 avril 2015

lundi 23 février 2015

La professionnalisation de la politique, cette aberration moderne



Ces jours-ci, il est de bon ton de s’effarer devant la duplicité de nos politiques. Comment donc ! Certains ont inscrit sur leur CV des diplômes qu’ils n’ont jamais décrochés ? Et on ose berner ainsi le bon peuple ?
Mais à quoi s’attendait-on exactement ? Serions-nous encore à l’époque où nos dirigeants, après avoir durement trimé pour obtenir des titres universitaires prestigieux, trouvaient un emploi stable et se consacraient à la politique sur leurs heures perdues ?
Ce n’est pas ce que je constate.
Dans la génération que nous avons vue accéder aux manettes, combien ont une profession leur permettant, en cas d’échec électoral, de retourner sagement à leurs affaires ? On imaginerait pourtant que notre ministre de la Santé ait exercé une profession médicale, que notre ministre de la Justice soit magistrate, ou que, doux rêve, la ministre de l’Education ait déjà tâté de près ou de loin les réalités du terrain scolaire…
Mais ces temps-là sont révolus. La politique est une carrière. Dans laquelle on s’engage très jeune, pour recueillir le plus tôt possible les fruits de cette passion civique.
Certains en ont fait l’amère expérience : militer dans un parti de masse, aujourd’hui, ressemble assez peu à un partage fraternel d’idées constructives. Les débats sont rythmés par d’innombrables allusions cryptées au conflit de personnes, aux paris sur l’un ou sur l’autre, aux déviances réelles ou supposées par-rapport à la « ligne ». Une énergie considérable est dévolue à cette cuisine. Et les profils sont bien clivés : le militant de base à qui on confiera les tâches rebutantes, les tractages à sept heures devant une bouche de métro ; celui qui fera carrière, parce qu’il a choisi le bon cheval.
Le Parti Socialiste, aujourd’hui, n’est plus que cela. Un parti de professionnels, repérés parfois dès l’adolescence.
Mais quelles en sont les conséquences ? Au fond, à une époque où tout se professionnalise, où il faut une licence pour tenir la caisse du Monop, cela n’a rien de surprenant. Pourquoi nos élites n’auraient-elles pas le droit de miser sur la politique comme on mise sur une école d’ingénieurs ?

Parce que cela n’a rien à voir avec l’esprit civique.
Et parce que nous héritons d’une classe politique qui n’a jamais vécu ce que vivent leurs concitoyens : les réalités du travail, les difficultés économiques, l’isolement social, la précarité.

L’esprit civique, tout d’abord. Nous n’avons pas besoin de techniciens pour diriger ce pays. C’est le rôle des fonctionnaires. Nous avons besoin de gens dotés de convictions. Qui se tiendront à des idées et pas à une ligne, et à ce principe, si curieusement évanescent ces temps-ci, de l’intérêt collectif. Des gens qui n’auront pas peur d’être éliminés à l’issue de leur mandat, parce qu’ils ont fâché leur clientèle en procédant à des réformes nécessaires.
On ne peut guère attendre cette attitude énergique de politiques professionnels qui cherchent essentiellement à se faire bien voir d’une corporation. Nous attendrons longtemps le sauvetage de la Sécu si personne ne se décide à mettre les médecins au pas. La Grande-Bretagne y est parvenue, et nous continuons à prescrire à tour de bras.
Idem pour l’Education. Les enseignants résisteront toujours à la moindre innovation, pour des raisons qui leur sont propres. Faire bouger les programmes, les matières, les horaires, les mentalités : impossible ; c’est prendre le risque d’une grève de six semaines (mais sans ponction de salaire, parce qu’ils n’ont fait que leur devoir). Qui ira bouleverser ce panorama morose ?
Certainement pas nos gouvernants qui, semblables au papillon au printemps, butine de fleur en fleur. On s’étonne du flou idéologique dans lequel baignent leurs déclarations sur le communautarisme : comment pourrait-il en être autrement ? La moindre prise de position un peu affirmée fait beugler dans les chaumières. Et la courtisanerie électorale implique de changer d’opinion dès que le vent tourne…

On peut tirer le même constat quant à l’étrange parcours universitaire et professionnel dont ils sont issus. Très naïvement, j’imaginais que pour gouverner un peuple de 66 millions d’âmes, il fallait avoir une idée de ses conditions d’existence : où vivent-ils ? comment sont leurs universités, leurs écoles ? qu’est-ce réellement que diriger une entreprise, qu’être fonctionnaire de grade B, qu’aller chaque matin réaliser une tâche assommante ?
Ils le savent si peu qu’une émission grand public se proposent de les mettre 24 heures dans la peau d’un « vrai Français ». Sinistre farce… et quel manque de respect pour la fonction qu’ils incarnent que ce piteux échange de rôles.
Et d’où viennent-ils ? Des mêmes écoles, des mêmes cénacles, des mêmes partis. Prendre sa carte dès le plus jeune âge, sans la moindre passion sinon le goût de la coterie, le plaisir de l’entre-soi, et le sentiment bien ancré de sa propre légitimité. Des instituts font leur beurre sur cette illusion collective. Plus besoin de faire du droit désormais ! Une vague teinture de sciences politiques suffira. Un vernis de culture générale, et beaucoup d’administratif. Quand on ne s’est pas contenté d’un parcours maison dans un parti de masse….
C’est sans doute le profil le plus lamentable. Comment faire carrière dans un système ? Par la médiocrité : sans volonté délibérée de faire naître l’excellence, un système n’accouchera que de minables avortons, conformistes et sans vision. Regardez ces ministres à peine titulaires d’une licence, ignares sur tous les sujets, mais qui savent à la perfection entrer dans le sillage d’un plus puissant…
Et voilà que nous nous effarons du succès du Front National ! Les Français sont racistes, ils rejettent l’islam ou le pauvre. Vraiment ? 25% des Français seraient racistes ? Et si tout simplement ils frémissaient d’indignation devant ces marionnettes qui ne les représentent en rien, et se moquent très franchement d’eux tout en parlant en leur nom ?
C’est une triste illusion de croire que le Front National changera la donne : leurs jeunes cadres sont la copie conforme de ceux de l’UMP, avec lesquels ils entretiennent des rapports incestueux. Leur seul atout est de tenir un discours de rupture, qui jette une lumière crue sur le conformisme pataud et l’absence d’idéal de leurs rivaux au pouvoir. Laissons-les un peu diriger… et nous verrons ce qu’il en est de cette politique de rupture !
La solution est simple et parfaitement irréalisable. Il n’est pas concevable qu’un citoyen puisse se lancer en politique sans avoir une profession. Comment d’ailleurs peut-on faire confiance, pour prendre des décisions d’ampleur, à un individu qui n’a pas fait ses preuves dans un domaine professionnel quelconque ? La politique n’est pas une vocation, c’est un dévouement à la cause publique. Et les Romains le savaient : un sénateur disgracié disparait à la campagne pour se consacrer aux belles-lettres et à la vie de l’esprit… Voilà qui ne risque pas de tenter nos ministres !


vendredi 30 janvier 2015

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Terrorisme, attentat, acte de guerre : la violence, c’est aussi une affaire de mots - par Marguerite Petrovna



Dans la pièce d’Albert Camus Les Justes, le jeune anarchiste russe Kaliayev est recruté par une organisation terroriste pour tuer le grand-duc Serge, exécré par le peuple. Il ne doute pas un instant de la noblesse de sa mission. Le grand-duc représente le pouvoir tsariste, source de tous les maux du prolétariat russe. C’est un homme brutal, l’artisan de la répression qui s’abat sur son mouvement. Il le tuera sans états d’âme.
Sa première tentative échoue. Kaliayev est incapable de lancer la bombe sur la voiture qui transporte le grand-duc, car celui-ci est accompagné par deux enfants. Mais il revient le lendemain, et cette fois, y parvient.
À l’acte IV il est en prison. La grande-duchesse Elisabeth[1], veuve de sa victime, lui rend visite : elle veut parler au meurtrier, seul capable, selon elle, d’entendre et de partager sa douleur.


Ivan Kalyaev

S’entame un dialogue de sourds où le postulat de la grande-duchesse – Kaliayev a commis un assassinat – est battu en brèche par le silence du jeune homme. Entamer la conversation, c’est déjà reconnaître qu’il a eu tort. Elle tente de l’attendrir :

LA GRANDE-DUCHESSE : À qui parler du crime, sinon au meurtrier ? 
KALIAYEV : Quel crime ? Je ne me souviens que d’un acte de justice.

L’attitude de Kaliayev est représentative de la posture du terroriste qui s’engage dans une lutte totale, au prix de sa propre vie. L’acte qu’il a perpétré prend pour lui une signification particulière : il n’a pas éliminé un individu. Il a tué une idée pour la remplacer par une autre. La grande-duchesse n’a pas cette clef de lecture et ne voit que le sang répandu.
Plus exactement, elle comprend la démarche de Kaliayev et tente de l’amener à prendre conscience que derrière le symbole, il y avait un homme :

LA GRANDE-DUCHESSE : C’est vrai. On t’a emmené tout de suite. Il paraît que tu faisais des discours au milieu des policiers. Je comprends. Cela devait t’aider. Moi, je suis arrivée quelques secondes après. J’ai vu. J’ai mis sur une civière tout ce que je pouvais traîner. Que de sang ! (Un temps) J’avais une robe blanche…

Eliminer le symbole, c’est requalifier l’acte de Kaliayev en assassinat, et cela il ne le veut à aucun prix. De même qu’il désire plus que tout être exécuté : s’il meurt, il devient martyr. Si on lui laisse la vie sauve, il devient un simple prisonnier de droit commun. À la brutalité aurait répondu la mansuétude – son acte, a posteriori, n’aurait plus aucun sens. La grande-duchesse le comprend et lui promet de demander sa grâce ; non par compassion, mais par férocité.

LA GRANDE-DUCHESSE, se redressant : Je vais vous laisser. Mais je suis venue ici pour ramener à Dieu, je le sais maintenant. Vous voulez vous juger et vous sauver seul. Vous ne le pouvez pas. Dieu le pourra, si vous vivez. Je demanderai votre grâce.
KALIAYEV : Je vous en supplie, ne le faites pas. Laissez-moi mourir, ou je vous haïrai mortellement.
LA GRANDE-DUCHESSE, sur la porte : Je demanderai votre grâce, aux hommes et à Dieu.[2]

À travers cet échange, par ailleurs assez mélodramatique, Camus a cerné un enjeu crucial de la violence politique. En effet, nous ne voyons pas tous du même œil un acte terroriste. Pour la majorité d’entre nous, les victimes des attentats des 7, 8 et 9 janvier étaient des êtres humains, semblables à nous, pour certains familiers ; et nous pensons (ou la presse pense pour nous) à leurs familles, à leurs compagnes, à leurs enfants.
Pour les djihadistes, et ceux qui les admirent, ils n’ont pas tué des hommes. Ils ont tué des symboles. Les symboles, comme le dit Kaliayev, « de la suprême injustice ». À ceci près que Kaliayev, en s’attaquant au grand-duc, touche un personnage-clef du pouvoir impérial. Les frères Kouachi ont tué des gens qui ne représentaient rien, sinon eux-mêmes. Ils les ont tués parce qu’ils étaient français (et même pas tous, sordide ironie du sort), et que ce symbole-là leur suffisait.
Leurs admirateurs raisonnent de la même façon, et crient sur les toits leur fierté : on les trouve inhumains ; mais pour eux il n’est pas question d’hommes ! Ils ont commis, eux aussi, un acte de justice. Signalons au passage que certains sectateurs de l’extrême-gauche qui se félicitent que les dessinateurs de Charlie Hebdo aient payé pour leurs discours islamophobes (je cite) oublient aussi que derrière les concepts fumeux, il y a des hommes.



Cette requalification de la violence fait partie du processus qui la rend possible. Aucun terroriste ne passerait à l’action s’il ne sentait que son acte ne participe d’un dessein plus haut. De même qu’un Etat qui en attaque un autre, parce qu’on lui suppose des intentions, ou des armes, ou Dieu sait quoi, n’agresse personne ; il entre dans une « guerre préventive. » Le résultat est identique, le nom, seul, diffère.
Mais qui donne aux agresseurs le droit de rebaptiser leur acte, sinon eux-mêmes ? Quelle instance suprême distribue les étiquettes : violence intolérable, agression, attentat, acte de justice ? Quelle cause justifie – dans un sens religieux : l’agresseur se sent justifié devant l’idée divine qu’il défend – qu’on déshumanise son prochain ?
N’en déplaise aux fanatiques de tout poil : aucune.



[1] Elisabeth Fiodorovna Romanova, veuve du grand-duc Serge, frère du tsar Alexandre II. Camus s’est inspiré d’un épisode réel de la Révolution de 1905 pour écrire sa pièce. Elisabeth Fiodorovna, devenue religieuse après l’assassinat de son mari, fut elle-même assassinée en 1918 avec d’autres membres de la famille impériale.
[2] Le contenu de la conversation entre Elisabeth Fiodorovna et Ivan Kaliayev est attesté. Extrait du récit de l’historien Edvard Radzinsky ; « "Elizabeth spent all the days before the burial in ceaseless prayer. On her husband's tombstone she wrote: 'Father, release them, they know not what they do.' She understood the words of the Gospels heart and soul, and on the eve of the funeral she demanded to be taken to the prison where Kalyayev was being held. Brought into his cell, she asked, 'Why did you kill my husband?' 'I killed Sergei Alexandrovich because he was a weapon of tyranny. I was taking revenge for the people.' 'Do not listen to your pride. Repent... and I will beg the Sovereign to give you your life. I will ask him for you. I myself have already forgiven you.' On the eve of revolution, she had already found a way out; forgiveness! Forgive through the impossible pain and blood -- and thereby stop it then, at the beginning, this bloody wheel. By her example, poor Ella appealed to society, calling upon the people to live in Christian faith. 'No!" replied Kalyayev. 'I do not repent. I must die for my deed and I will... My death will be more useful to my cause than Sergei Alexandrovich's death.' Kalyayev was sentenced to death. 'I am pleased with your sentence,' he told the judges. 'I hope that you will carry it out just as openly and publicly as I carried out the sentence of the Socialist Revolutionary Party. Learn to look the advancing revolution right in the face.”