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mercredi 18 février 2015

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L’injonction à la « blanchité » : quand l’antiracisme perd les pédales

Par Marguerite Petrovna



Ce qu’il y a de bien avec la liberté d’expression, c’est qu’elle permet de tout écrire, y compris des inepties, des contre-vérités ou propos fumeux, sans risquer d’être abattu à bout portant ou traîné en justice par des fanatiques. Il arrive pourtant qu’on ressente, devant un article, un désarroi intense que la troisième relecture ne parvient pas à dissiper.
C’est très exactement la sensation que provoque en moi la lecture du texte intitulé « L’antiracisme commence avec la déconstruction du privilège blanc », publié sur Slate le 14.12.2014.


L’objectif de l’auteur est, a priori, simple : nous démontrer que le racisme (à l’encontre des Noirs exclusivement, apparemment il n’y en a pas d’autre) est une calamité et que ses diverses manifestations sont la preuve qu’un malaise règne dans la société française. Jusqu’ici, rien de très décoiffant. Mais le parcours argumentatif qu’elle emprunte est pour le moins tortueux.
La position officielle de la France sur la question de la race est très claire : ce terme ne correspond à rien. Les couleurs de peau ne constituent pas des races, il n’existe aucune différence biologique entre un individu d’origine asiatique, un autre d’origine africaine ou un Bas-Breton de souche. Depuis 2013, sur une proposition de Front de Gauche, le terme « race » a même été éliminé de la Constitution.
Voilà qui devrait a priori nous réjouir. Déjà parce que nous nous sommes débarrassés d’une pseudo-science qui visait à distinguer les individus selon des critères génétiques inexistants. Ensuite parce qu’il est beaucoup plus sympathique de considérer les citoyens pour ce qui les unit (leur humanité, leurs droits fondamentaux) que pour ce qui les différencie (leur couleur de peau, leur religion, leur culture, si ce mot a vraiment un sens). Enfin, parce qu’il est difficilement évitable, à partir du moment où on donne un sens au mot « race », de ne pas suggérer une hiérarchie. Tout comme les sectateurs de l’identité culturelle ou religieuse suggèrent toujours une hiérarchie entre leur culture, leur religion, et celles des autres.
L’auteur de l’article ne partage pas du tout ce point du vue. Le Front de Gauche est, selon elle, coupable de racisme déguisé. Nier le terme race, c’est nier le racisme même, et le seul moyen de déconstruire ledit racisme serait… d’en ajouter ! Je cite : le retrait du terme constitue « un refus de voir les Blanc.he.s et les Noir.e.s hors d'une rhétorique universaliste qui invisibilise les couleurs. »
Pour comprendre cet étrange postulat, je vais d’abord remonter la pensée de l’auteur.
Dès le début, les choses sont claires : oui, être Noir, c’est une race, mais il n’y a pas lieu d’en avoir honte.
Le problème n’est pas de se définir comme Noir, avec, on l’imagine, des sentiments, un imaginaire collectif, une mémoire coloniale qui vont avec (j’espère que tous les Noirs se reconnaissent là-dedans, parce que sinon, ça ne va pas tenir debout très longtemps). C’est que les Blancs, eux, ne veulent pas se reconnaître comme Blancs !
Bien évidemment : si on admet l’existence autonome d’une race synonyme de culture synonyme de vécu collectif, il faut que toutes les autres s’y mettent et s’autodéfinissent comme race.
Note au passage : c’est bien pour cela que le communautarisme est répugnant. Quand trois individus veulent former leur petite communauté dans leur coin, ils s’ennuient vite ; et ils viennent donc prendre à parti leurs congénères pour leur sommer de se reconnaître dans une autre communauté. Comme ça on peut faire des petites guerres et le temps passe plus vite.
Grâce à cet article, j’apprends donc que je suis Blanche et que je vais devoir fissa m’identifier comme comme telle.
Comme Blanc.he, plus exactement, parce que l’auteur bugge sur les accords de genre, un traumatisme lié à son année de CE1, j’imagine.
Ce qui est dommage, c’est que je ne me suis jamais perçue comme Blanche, ni comme Blanc.he, ni comme une quelconque couleur. Comme femme, parfois, et encore, j’oublie la plupart du temps. Mon identité culturelle, c’est moi qui la choisit : Parisienne souvent, enseignante parfois (de moins en moins souvent), lectrice de Philo mag, ça dépend des jours.
Quelque chose me dit que les Noirs qu’elle prend à parti ont peut-être envie, ou du moins certains d’entre eux, de choisir eux-mêmes leur identité culturelle, et qu’ils se méfient des gens qui viennent leur expliquer sur un ton péremptoire ce qu’ils sont et ce qu’ils doivent penser.
Mais elle n’a pas fini de m’asséner ce qu’en tant que Blanc.he je suis censée penser, vivre et représenter. En effet, j’apprends que j’incarne la blanchité.
Mon correcteur orthographique souligne : en effet, le mot n’existe pas. On ne peut pas parler de la blanchité d’un drap bien lavé, d’une belle feuille d’un papier ou du visage d’un père de famille qui sort du Space Mountain avec ses deux rejetons.
La blanchité n’est pas la blancheur, qui est une couleur. C’est la qualité d’un objet blanc, et c’est une notion abstraite : vous ne verrez jamais une blanchité traverser la rue, pas plus que vous ne risquez de rencontrer la liberté (qualité d’un objet libre) au Carrefour express ou la vitesse (qualité du RER B) prenant le frais au Luxembourg. On notera au passage que la réciproque de la blanchité n’existe pas non plus – à moins qu’on veuille récupérer la négritude, mais je pense qu’Aimé Césaire se mettrait à gratter le bois de son cercueil.
Je me permets d’adresser une petite critique bienveillante à l’auteur de l’article : pondre un concept qui ne renvoie à rien, ça n’est jamais bon signe. Il vaut mieux le relier à quelque chose dans la monde réel. Sinon on élabore des édifices très complexes sur du vide, et on oublie que le point de départ n’existe pas ; ça s’appelle la métaphysique.
Je ne peux m’empêcher de penser au Gargantua de Rabelais et au discours de Janotus de Bragmardo, enjoignant Garguantua à restituer les cloches de Notre-Dame :
« Nous en avions bien autrefois refusé de bon argent de ceux de Londres en Cahors, si avions nous de ceux de Bordeaux en Brie, qui les voulaient acheter pour leur substantifique qualité de la complexion élémentaire qui est intronifiquée en la terrestrité de leur nature quidditative pour extranéiser les halos et les tourbillons sur nos vignes. »




Mais revenons à notre blanchité. Elle ne va jamais seule : elle s’est alliée avec ses amies domination et morgue coloniale. Je cite l’auteur dans le texte : « Or, la blanchité est une forme de racisation, c'est la couleur biologique et sociale de la norme et du pouvoir. »
Rien que ça. Tous les petits employés, les caissières à mi-temps vivotant avec 1000€, les mères célibataires, les enfants maltraités apprécieront d’apprendre qu’ils incarnent la norme et le pouvoir, et qu’à ce titre ils devraient avoir la décence de se taire. (Pendant ce temps, l’auteur, comédienne et cinéaste, publie sur un magazine de gauche et s’expose dans des books. Une légère envie de distribuer des baffes me saisit.)
Elle nous apprend aussi que la blanchité donne des privilèges incontestables dans l’espace public, notamment celui de « pouvoir faire du shopping seule sans être suivie ou harcelée. »
J’aimerais bien qu’elle me donne ses adresses, parce qu’à voir le nombre de fois où j’ai été suivie et harcelée ces dernières années, il semblerait que certains hommes aient méconnu ma blanchité fondamentale. Problème d’éclairage peut-être.
Le problème de cette pensée, c’est qu’elle fondamentalement stupide et stérile. Aucune couleur de peau n’est liée à un privilège quel qu’il soit : ce n’est pas inscrit dans la loi, ce n’est pas inscrit dans les gènes, ni dans la culture. Hiérarchiser les races est une aberration que ce propos inepte veut entretenir, ou plutôt renverser. Parce que, soyons clairs : l’article ne vise pas à effacer les pseudo-privilèges qu’une couleur de peau détiendrait sur une autre, il veut simplement les inverser. « Je suis désavantagée en tant que femme noire, par rapport à une femme blanche et encore plus, par rapport au parangon de l’individu privilégié: l’homme blanc. » La frustration comme moteur de la réflexion, quel délice.
Je ne consacrerais pas tant de temps à décortiquer ce vide conceptuel si je ne percevais pas la récupération douteuse dont il peut faire l’objet. L’auteur a cherché à nous convaincre qu’en forçant les Blancs à se considérer eux-mêmes sous un angle racial on résoudrait le problème du racisme. C’est sans doute la raison pour laquelle on tente de régler le problème de la guerre dans le monde en multipliant les conflits, et d’apaiser les tensions sociales en donnant plus de privilèges aux plus riches. Au fond, elle s’égare dans des inexactitudes et des fausses pistes. Mais au passage elle donne du grain à moudre à l’extrême-droite ; car s’il est bien des gens en France qui reconnaissent des qualités essentielles à leur couleur de peau, et qui arrivent à se représenter quelque chose quand on leur parle de blanchité, c’est par là qu’il faut les chercher.
La gauche universaliste et républicaine sur laquelle crache l’article peine à comprendre pourquoi il faut scinder la société pour mieux la réunir ; mais l’extrême-droite, elle, trouve cela très enthousiasmant : les hiérarchies, les guerres culturelles, c’est son affaire ! Et voilà qu’on lui donne du grain à moudre. Prenons garde qu’ils ne saisissent pas cette injonction à la blanchité et n’en fassent pas un cri de ralliement pour obtenir un peu plus de pouvoir et un peu plus de droit à édicter la norme. Parce qu’au fond, ce mode de raisonnement primaire, fondé sur la haine de l’autre et sur le rejet de tout ce qui est même minimement différent, ça marche très bien avec les imbéciles.
Quoi qu’en pense notre zélote du combat anti-raciste, je resterai donc sur mes positions : ni Blanche, ni Noire, ni Rose, juste citoyenne, et prête à accorder ce titre à toute personne que je côtoie. Et peu m’importe ce qu’elle incarne.





dimanche 15 février 2015

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Qu’est-ce que le vivre ensemble ? - Episode 1

 Épisode 1. Le "péril" de l'uniformisation culturelle

Affiche du Conseil Économique, Social et Environnemental, 2014
Comme moi, vous avez sans doute remarqué comment depuis quelques années l’idée du « vivre ensemble » s’est immiscée au cœur des débats politiques et sociaux. Il semblerait, si l'on en croit les chroniqueurs, débatteurs, sociologues du moment, que la République française n'a d'autre objet que de permettre à tout un chacun de vivre ensemble avec (ou malgré, selon l'humeur) ses différences. Vivre ensemble... Voilà une jolie expression avec plein de jolis mots dedans, qui semble inattaquable. Mais regardons-y de plus près.

Chacun, en fonction de ses valeurs, de ses croyances, voudrait une société qui lui ressemble, qui reflète son identité culturelle. Par exemple, les intégristes catholiques veulent une France où la famille traditionnelle (qui a dit « naturelle » ?) reste le cœur de la société. Voyez la Manif' pour tous. Des intégristes musulmans veulent, pour leurs femmes, la liberté de se nier elles-mêmes en tant que personnes humaines en se voilant des pieds à la tête (voyez Tariq et Hani Ramadan). Beaucoup plus nombreux que les précédents, des réactionnaires de tous poils s’attachent à une identité historique fantasmée qui n’a jamais existé (voyez Finkielkraut ou Zemmour). Et j’en passe, car des groupes revendicateurs, il y en a pléthore.

A l’époque de la Révolution française, il y avait un mot pour les désigner. Non pas des tendances. Une tendance, c’est un mouvement incontrôlé qui nous meut malgré nous. Exemple : « j’ai tendance à m’énerver beaucoup en ce moment quand j'entends parler Eric Zemmour… » Mais ces intégrismes ne sont pas des tendances. Ce sont plutôt ce qu’on appelle des factions, c’est-à-dire des groupes d’intérêts qui cherchent à transformer la société à leur image.

Une des citations historiques les plus poignantes que je connaisse est la première phrase du dernier discours de Saint-Just, celui du 9 Thermidor, la seule qu’il ait pu prononcer, avant de laisser la place à Robespierre et d’être arrêté avec lui (il avait alors vingt-six ans).

Saint-Just par Prud'hon
 « Je ne suis d'aucune faction; je les combattrai toutes. Elles ne s'éteindront jamais que par les institutions qui produiront les garanties, qui poseront la borne de l'autorité et feront plonger sans retour l'orgueil humain sous le joug de la liberté publique. »

Un peu plus tard dans le discours :

« les factions sont le poison le plus terrible de l’ordre social ; (…) C’est pourquoi le vœu le plus tendre pour sa patrie que puisse faire un bon citoyen, le bienfait le plus doux qui puisse descendre de mains de la Providence sur un peuple libre, le fruit le plus précieux que puisse recueilli une nation généreuse de sa vertu, c’est la ruine, c’est la chute des factions. »

L’idée de Saint-Just était la suivante. Ce n’est pas en tenant compte des différences et en respectant les particularités de chacun que l’on pourra fonder une République. Car prendre en compte les différences, c’est additionner les intérêts particuliers, c’est faire une société composée de plusieurs communautés les unes à côté des autres, qui se côtoient le plus pacifiquement possible mais qui ne partagent rien sinon un relatif sentiment de sécurité. Vivre ensemble à partir de nos différences, cela s’appelle le communautarisme.

 Mais ce que voulaient les révolutionnaires, ce n’est pas un assemblage hétéroclite de communautés : c’est une République. La différence est abyssale. Quand Saint-Just souhaite la ruine des factions, il souhaite deux choses en même temps. A court terme, la défaite de ses adversaires politiques – Billaud Varenne et Collot d’Herbois en tête (si j’ose dire). Mais aussi, et parce qu'il est un authentique utopiste, Saint-Just aspire à l’unité nationale dans la disparition des différences pour construire une société fondée, non plus sur les intérêts particuliers, mais l’intérêt général.

Plus précisément, il s’agit d’étouffer les différences, de les empêcher de monopoliser l’expression politique, d'interdire les revendications particulières, régionalistes, culturalistes, religieuses, de manière à faire ressortir l'aspiration commune à la liberté et à créer un sentiment, d’abord artificiel, d’unité. Jusqu’à ce que ce sentiment devienne bien réel dans l’esprit de tous les citoyens. C’est exactement ce qu’on entend par l’idée d’ÉGALITÉ.

Ainsi, on a imposé l’enseignement du français sur les langues locales. On a imposé une uniformisation du territoire grâce à la centralisation (pour éviter le règne de seigneurs ou barons locaux. Remarquez comment, grâce à la décentralisation, on y revient...). On a imposé la laïcité, qui boute le religieux hors de la sphère publique. On a imposé les mêmes droits et les mêmes devoirs pour tous les citoyens. On a ainsi créé de toutes pièces une unité tangible, qui se définit par des caractéristiques concrètes: Celle du citoyen. Si les révolutionnaires s’étaient attachés au « vivre ensemble », à l’exaltation de la diversité culturelle, qui sait si la France, sous les pressions de l’Angleterre, la Prusse et l’Autriche, existerait encore aujourd’hui.

Mais gardons-nous de sombrer dans l’uchronie.

Disons simplement que l’idéal républicain d’un Saint-Just, d’un Robespierre, celui de la Constitution de l’An I, est celui d’une République une et indivisible, c’est-à-dire qui repose sur ce qui est commun à tous les hommes – ce qu’on appelle « universel » - et non sur ce qui les distingue. Or je comprends l’expression « vivre ensemble » comme le contraire de cette volonté d’unité républicaine, où il s’agit, en mettant sur pied un nouveau système politique, d’inventer une universalité, une unité politique qui est bien éloignée de l’uniformisation culturelle dont on parlait plus haut.



On a l’impression que la France aujourd’hui est plus multiculturelle qu’avant. N’est-ce pas une illusion d’optique ? Il faut se rappeler les difficultés pour faire en sorte que bretons, provençaux, basques, catholiques et protestants, se sentent citoyens d’une même République. Aujourd’hui le multiculturalisme a un autre visage, mais le problème est inchangé. Il faut se défendre de l’idée que le respect des diversités culturelles puisse être le ciment de notre société. Les cultures sont faites pour se brasser, pour évoluer, pour se fondre les unes dans les autres de manière à inventer la culture de l’âge à venir. Au fond, le respect des cultures est un faux problème. Et, par conséquent, le vivre ensemble également. Ce qui importe vraiment, c'est la volonté d'instaurer l'égalité et de ne pas servir d'autres maîtres que nous-mêmes.

Le mot de la fin revient aux Inconnus : « C’est pas parce qu’on est différent qu’on est plus intelligent ».


Julian Melmoth

lundi 2 février 2015

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D'un usage raisonné et spirituel du racisme en général, et de l'antisémitisme en particulier - par Julian Melmoth



Il faut parler de Dieudonné pour dire qu’on en parle trop et, surtout, qu’on en parle mal. Je voudrais montrer que, dans ses sketches et interventions en tous genres, Dieudonné en réalité ne se moque pas des juifs. Il ne se moque de rien d’ailleurs, car il ne fait plus d’humour depuis bien longtemps. Ce serait lui faire trop d’honneur, aujourd’hui, que de lui accorder le fait qu’il puisse se moquer et être drôle. Et, s’il faut avouer toute la vérité, alors disons sans ambages que cet énergumène nauséabond n’est même pas vraiment méchant.

Il y a quelque chose d'important à comprendre en matière d’humour. Ce n’est jamais ce qu’on dit qui est drôle. C’est la manière dont on le dit, et, plus important encore, la connivence qu’on parvient à établir avec l’auditeur. Tous ceux qui ont ri en écoutant une blague, puis qui ont fait un four en la racontant à leur tour, savent de quoi je parle. Quelque chose de stupidement banal, dit avec une petite étincelle malicieuse au coin de l’œil, est drôle. Une blague graveleuse mais désopilante lâchée à la terrasse d’un café perdra très certainement de sa pertinence si elle se trouve interprétée lors du déjeuner dominical avec beau-papa et belle-maman.

Preuve par l’exemple. En 1991, dans leur premier spectacle Elie et Dieudonné au Splendid, le duo éponyme interprète un sketch intitulé « Cohen et Bokassa ». On pouvait y entendre, entre autres, la réplique suivante : « Moi c’que j’comprends, Cohen, c’est qu’en 45 les boches ils auraient pu finir le boulot, Cohen ! »



Considérons à présent celle du spectacle Le mur de 2013, pour laquelle Dieudonné vient d’être jugé le 28 janvier dernier : « Quand je l’entends parler, Patrick Cohen, je me dis, tu vois, les chambres à gaz… dommage. »


Vertigineux, n’est-ce pas, de mesurer la proximité de ces deux répliques ! Ce sont pour ainsi dire les mêmes. Mais alors, pourquoi la première nous fait encore rire, et pas la seconde ? C’est parce que, malgré qu’elles disent la même chose, elles vont dans le sens contraire l’une de l’autre. Dans le premier cas, c’est l’antisémite qui est la cible de la caricature. On se moque de lui en le parodiant. Dans le deuxième cas, c’est exactement l’inverse. C’est la cible des propos qui est la vraie cible, et non plus son auteur. En d’autres termes, le rire devient un moyen, et n’est plus une fin en soi. Mais c’est important de dire que le rire se doit d'être une fin en soi, car cela signifie qu’il a la vertu naturelle de rendre supportables l’absurdité de la vie et le désespoir que cette absurdité engendre. Ce que l’un des plus grands esprits français du 20e siècle a pu résumer dans ce memento mori moderne où l’essentiel est dit : « Vivons heureux en attendant la mort ».

A ce propos, on compare souvent les saillies antisémites de Dieudonné à certains sketches de Pierre Desproges. L’argument est le suivant : ce qu’on pouvait dire avant, on ne le peut plus aujourd’hui, et les pisse-froids bien-pensants font deux poids, deux mesures en « tolérant » les blagues de Desproges, mais en trainant Dieudonné devant les tribunaux pour les siennes. Cette petite vidéo trouvée sur YouTube est la parfaite illustration de cette confusion criminelle :



Regardez plutôt le sketch original :


Vous voyez ? C’est pourtant évident. Dans les deux cas, on débite des horreurs antisémites. Mais là, surprise : elles sont furieusement drôles ! C’est ce qu’on appelle le second degré. Il sert à regarder les horreurs du monde dans le blanc des yeux et à leur dire : « je vous méprise ». C’est ce que n’a cessé de faire Desproges. C’est ce que n’a jamais fait Dieudonné. Avec Desproges, comme il le dit lui-même, Auschwitz est à la fois réel et inconcevable. De son côté, Dieudonné invite Faurisson sur scène…



C'est que Dieudonné ne cherche pas à rire des horreurs du monde. Il cherche à s’en venger. Ce faisant, il ruine toute possibilité d’humour. Cela est particulièrement notable dans une autre vidéo récente, où le sinistre gredin commentait la décapitation du journaliste américain James Foley. Cette vidéo est épouvantable. Dieudonné n’en rit pas pour exorciser l’horreur qu’elle inspire. Il rit de la victime, et ce rire-là, glaçant, rajoute à l’horreur. C’est un rire vengeur. Œil pour œil, dent pour dent. Les colons occidentaux se sont livrés à des décapitations au Cameroun, en arguant apporter le progrès aux tribus indigènes ? Qu’ils ne viennent pas pleurer aujourd’hui, puisqu’on leur fait ce qu’ils ont fait eux-mêmes sous couvert de « progrès » ! Vengeance ! Et de s’adresser aux parents du malheureux journaliste, après un insert de l’image du corps sanglant de leur enfant décapité : « détendez-vous : vous commencez à accéder à la civilisation »… et de finir sur un petit ricanement satisfait. La vengeance, même froide, lui semble délicieuse. Comment comparer ce froid ricanement au sourire malicieux de Desproges ?

J’hésite à mettre un lien vers ladite vidéo. En fin de compte, je m’y refuse. Je ne veux pas être un vecteur de diffusion de cela. Je fais plutôt confiance au lecteur pugnace : s’il veut la voir, il la trouvera. Et il verra de quoi je parle. Car je ne comprends pas très bien comment se foutre de la gueule des parents de James Foley, plongés dans le deuil de leur enfant, en leur disant : bien fait pour votre petit cul d’impérialiste, peut être considéré comme de l’humour. Ici, point de moquerie, point de drôlerie. Juste la désagréable impression d’une haine saumâtre. Et il ne faut surtout pas confondre haine et méchanceté. L’humour peut (et doit) être méchant, c’est-à-dire dénigrer et désacraliser ce qui cherche à en imposer à la pensée. La haine se prend toujours au sérieux. Elle est incapable de rire d’elle-même. Elle se sacralise, elle cherche à se transmettre de génération en génération (« vos aïeux ont massacré les miens… »). Elle y réussit plutôt bien.

Autre question. Dieudonné a-t-il le droit de vomir ses horreurs sur scène ? Oui et non. Oui, si l’on se place du point de vue de la liberté d’expression (voir l’article précédent). Sur une scène de théâtre, on peut tout dire, même le pire. C’est même fait pour ça. Non, si l’on se place du point de vue de la loi qui limite la liberté d’expression, et qui fait de certaines opinions des délits. Mais si le monde était bien fait, même pas besoin de loi : son théâtre serait vide. Ca n'est pas le cas. Pour paraphraser un poète, Graeme Allwright :

Dans ma vie j’ai vu pas mal de choses, bizarres et saugrenues
Mais une blague à la fois haineuse et drôle, ça je n’ai jamais vu

jeudi 29 janvier 2015

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Daesh: le nouveau point Godwin - par Théophanô

21 janvier, 10h30.
La France pense à Charlie Herbdo et aux martyrs de l’Hyper Casher.
Toute la France ? Non. Un petit clan fait de la résistance, et se souvient.

21 janvier 1793. Louis Capet monte sur l’échafaud. Il n’a pas quarante ans, et laisse en deuil toute une nation. Ils n’ont pas oublié.
"En 1793 aussi, les socialos se comportaient comme Daech."






Pause lexicale 
Dans cette phrase, on observe un usage métaphorique des termes « socialistes » et « Daech », reliés au contexte révolutionnaire par des motifs communs :
-          Daech > types qui coupent des têtes (ok, ça passe)
-          socialistes > mecs de gauche (en gros) > républicains > types qui coupent des têtes (ah).
Résumons-nous par un tableau :

Comparé
Comparant
Motif
Robespierre etc
François Hollande
Aime bien couper des têtes
Le Tribunal révolutionnaire
Daech
Aime bien couper des têtes

Lumineux.

Dans des copies de 2nde, on trouve le même genre de démarche. À la consigne « Faites le discours d’un jeune souhaitant exercer des responsabilités en politique », elles répondront de cette manière :
« Le principal problème des jeunes aujourd’hui c’est leur mauvaise image. C’est vrai qu’ils fument trop de cannabis/abusent un peu avec les grossesses adolescentes/ne fichent rien en classe/ne veulent pas travailler (rayer la mention inutile), mais ça n’a pas une raison pour les faire taper comme ça par les policiers. »
Identifions les motifs :
-          jeunes > grosses feignasses délinquantes
-          policiers > représentants d’un pouvoir coercitif méconnaissant le droit des personnes
Ça marche à tous les coups !

Petit jeu amusant
Toi aussi, fais ta comparaison inepte ! Il suffit d’ajouter un motif implicite au comparé ! Pioche comme tu veux dans le tableau et écris une phrase. Les plus belles seront publiées dans notre calendrier 2016.

Exemple :

Comparé
Comparant
Motif
Djihadistes
Enfants de 8 ans
Lèvent le doigt quand ils veulent poser une question

« Le djihad fait encore des victimes en France : 24 personnes embrigadées à l’école Najat Belkacem de Montigny-sur-Yonne. »




À toi de jouer !

Comparé
Comparant
Motif
Le Commandant Cousteau
Daech
Vit dans des conditions extrêmes
Najat Vallaud-Belkacem
Daech
Est socialiste
L’Education Nationale
Daech
Se sert des jeunes pour parvenir à des fins douteuses
François Hollande
Daech
Ne convainc pas les journaux étrangers
Fleur Pellerin
Daech
N’aime pas la littérature
Camille Cerf
Daech
Donne une image dégradante de la femme
Jean-Marc Morandini
Daech
Débite des contre-vérités
Justin Bieber
Daech
A une chaîne YouTube
Nelson Monfort
Daech
Parle plusieurs langues


Théophanô